Chronique marine #9

Voilà, nous en sommes à notre dernier arrêt pour ce voyage, Baie Déception. Et ça, c'est vraiment son nom. C'est le seul port qui mérite vraiment cette appellation: c'est une mine d'amiante abandonnée en 1982 quand les exportations en Europe ne prennent une "débarque". La place est titanesque, notre navire de 575 pieds, le plus gros à monter dans le nord à cette époque, n'est pas assez long pour s'accoster proprement sur trois pontons. Entre chacun d'eux la distance est d'au moins 350 pieds, nous devons donc nous accoster sur celui du milieu et la proue du navire s'appuie sur celui du devant. Notre poupe est dans le vide, façon de parler... Les navires qui venaient ici durant les bonnes années étaient des monstres de plus de 1000 pieds de long et d'une largeur d'une centaine de pieds. Ces minéraliers, et certains pétroliers, ne sont presque jamais aperçus par le grand public, ils ne remontent presque jamais les fleuves et rivières de ce monde, leur tirant d'eau et leur peu de manoeuvrabilité ne leur permettre pas la majorité des ports. Ils sont d'éternelles âmes errantes, qui ne voient la terre que de leur ancrage en pleine mer, où ils chargent ou déchargent à partir de plus petits navires.

Tout ici est à l'échelle de ces léviatants. Les grues de levage, l'équipement de chargement, les camions et tracteurs. Tout est trop grand, nous avons l'impression d'être des fourmis. Le gardien de la place vient à notre rencontre, une fois à quai, avec la liste de ce qui doit être charger, pour leur rapatriement à Montréal. La liste est longue et ce qui doit être charger, encombrant. Sur cette liste, il y a des autos, de petits camions, des caisses de meuble et d'équipement de bureau, tout ce que contenait la cafétéria, les chambres des employés et j'en passe. Nous avons à vider la place! Et à la fin de cette liste, trois énormes camions de 32 tonnes!!!!!! Ils sont si gros, que lorsque nous les inspectons pour savoir comment et où nous allons les charger, je n'arrive pas, du haut de mes 5'4" à toucher le dessus des roues de ces mastodontes.

Maintenant, il nous faut réfléchir... Nous avons à bord quatre grues de capacité de 12 tonnes, une de 22 tonnes et une petite de 5 tonnes. Nous avons fait des essais de levage sur l'un des montres avec un couplage de la grue de 22 et d'une de 12 , mais n'avons pas réussi à autre chose que de le lever d'un pouce. De plus, le poids de 32 tonnes, lorsqu'il est transféré aux grues, fait dangereusement incliner le navire. La stabilité d'un navire non chargé et toujours fragile, surtout lorsque les nouveaux poids sont en hauteurs. Au moment où le poids de 32 tonnes est prit en charge par les grues, c'est tout comme s'il était tout au haut de cette même grue. Avec l'angle que l'on doit lui donner pour atteindre le quai, c'est un vrai cauchemar de stabilité... Nous risquons de chavirer. Cela peut sembler étrange qu'un navire d'une capacité de dix milles tonnes puisse chavirer pour un poids d'une trentaine de tonnes, mais le risque est bien réel. À vide comme nous l'étions, le navire a un poids d'environ trois milles tonnes, et la hauteur total des grues au dessus du point de stabilité est d'environ 65 pieds. Avec un angle en dehors de la vertical de 45 degrés, on obtient un couple qui exerce une force trop grande pour la sécurité du navire.

Alors, conseil au sommet des officiers et du capitaine. Il est décidé de charger tout le reste du cargo le plus bas possible dans les cales, pour abaisser le centre de gravité, mais nous n'avons pas pour l'instant de solution pour lever les monstres. Lorsque l'on additionne la capacité des deux grues ensembles, avec les angles entre les grues, nous n'obtenons qu'une possibilité de 28 ou 29 tonnes, maximum, sans tenir compte de l'angle supplémentaire de 45 degrés pour aller chercher le camion sur le quai... Un vrai casse-tête.

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